Entretien : Moncef El Yazghi décrypte les décisions de la CAF après les incidents qui ont émaillé mla finale de la CAN
Csport : Quelle est votre lecture des décisions rendues par la Commission de discipline de la CAF concernant les incidents survenus lors de la finale de la Coupe d’Afrique entre le Maroc et le Sénégal ?
Moncef El Yazghi : Beaucoup pensaient que la Commission de discipline de la CAF allait statuer sur cette affaire conformément à l’article 84 du Code disciplinaire, qui prévoit l’exclusion définitive de toute équipe enfreignant les articles 82 et 84, avec un score de 3-0 par forfait, sauf si le score était plus lourd au moment de l’arrêt du match.
Cependant, ceux qui s’attendaient à l’application automatique de cet article n’ont pas forcément vérifié si toutes les conditions juridiques étaient réunies. Certes, de nombreux éléments pouvaient justifier l’application des articles 82 et 84, mais il existe probablement d’autres considérants, inconnus du grand public, qui ont pesé dans la décision finale.
La vraie question est donc de savoir si le dossier présenté à la CAF contenait l’ensemble des éléments nécessaires pour permettre l’application stricte de ces articles.
Quoi qu’il en soit, la décision de la Commission de discipline de la CAF a été prise dans la précipitation, publiée à minuit le 29 janvier, et, à l’analyse, on constate que la CAF a placé le Maroc et le Sénégal sur un pied d’égalité.
À la surprise générale, le Maroc a écopé d’une amende de 315 000 dollars, ainsi que de cinq matchs de suspension, répartis entre Achraf Hakimi (2) et Ismaël Saibari (3).
On a l’impression que la CAF est allée chercher des griefs contre le Maroc pour pouvoir le sanctionner : utilisation de lasers, serviettes… tout en éludant le véritable problème de cette finale, à savoir le comportement de l’entraîneur sénégalais, qui a provoqué et envenimé la situation, au point de « pourrir » le match.
Certes, ce dernier a été suspendu cinq matchs, mais uniquement pour les compétitions africaines. Rien n’a été décidé concernant les matchs de Coupe du monde, comme si de rien n’était. Il sera donc présent au Mondial, alors que ses sanctions ne s’appliqueront que plus tard.
Tout cela vient anéantir la thèse de ceux qui prétendaient que Fouzi Lekjaa dirige la CAF. Si tel était le cas, les décisions auraient été favorables au Maroc, ce qui n’est clairement pas le cas.
Moncef El Yazghi décrypte les décisions de la CAF
Appel FRMF décisions CAF : pourquoi ce délai ?
Comment expliquez-vous le retard pris par la Fédération Royale Marocaine de Football dans le dépôt d’un recours ?
Moncef El Yazghi :
Le droit d’interjeter appel est garanti par le règlement de la CAF, notamment par l’article 13. La FRMF a effectivement pris cinq jours avant de déposer son appel, ce qui est parfaitement normal.
Une fois la décision reçue, il est logique que la Fédération prenne le temps nécessaire pour étudier en profondeur les sanctions, analyser les tenants et aboutissants, et mesurer toutes les implications juridiques.
La FRMF est connue pour son sang-froid : elle ne réagit pas à chaud, maîtrise sa communication et agit avec méthode.
Ce délai a également permis de rassembler les preuves, de bétonner le dossier, et de solliciter l’avis d’experts en droit sportif avant d’engager la procédure d’appel.
Communiqué FRMF appel CAF : les points clés analysés
Quels sont les éléments qui ont retenu votre attention dans le communiqué de la FRMF annonçant l’appel ?
Moncef El Yazghi :
Il ne faut pas se limiter au simple fait que la FRMF a décidé de faire appel. Beaucoup se sont arrêtés à cela, mais l’essentiel est ailleurs.
Le communiqué de la FRMF insiste sur des incidents majeurs qui n’ont pas été pris en compte par la Commission de discipline : le retrait des joueurs et du staff de l’équipe sénégalaise, ainsi que l’envahissement de la pelouse par leurs supporters, ayant entraîné des actes de violence et de désordre.
Elle souligne également que les sanctions prononcées ne sont pas proportionnelles à la gravité des faits, comme cela a été rappelé dans la correspondance officielle adressée par le président de la FRMF à celui de la CAF.
En insistant sur le retrait de l’équipe sénégalaise, la FRMF cherche clairement à obtenir l’application des articles 82 et 84 du Code disciplinaire. Elle considère ce qui s’est produit comme un retrait de fait, estimant que l’arbitre aurait dû mettre fin à la rencontre.
Dispose-t-elle d’éléments supplémentaires pour étayer cette thèse ? Je l’ignore. Mais, pour elle, ce qui s’est produit constitue bien un retrait, et l’arbitre aurait dû siffler la fin du match.
Le communiqué désigne également de manière explicite les responsables du désordre, à savoir Pape Thiaw, sélectionneur du Sénégal, ainsi que les actes de hooliganisme des supporters sénégalais.
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Règlement disciplinaire CAF obsolète
Le cadre réglementaire actuel permet-il réellement au Maroc de défendre ses droits ?
Moncef El Yazghi :
Non, clairement. L’arsenal juridique actuel de la CAF ne répond pas à la gravité des faits survenus lors de cette finale. Même le président de la CAF, Patrice Motsepe, a appelé à une réforme en profondeur du Code disciplinaire.
Il est nécessaire de renforcer ce cadre, de prévoir des sanctions plus lourdes en cas de fautes graves et d’éviter que de tels débordements ne se reproduisent lors de futures finales.
Nous sommes face à un règlement obsolète confronté à des faits extrêmement graves. Et dans toute procédure judiciaire, lorsque le texte est insuffisant, on recourt à l’interprétation.
TAS et chances du Maroc : analyse juridique
Le recours au Tribunal Arbitral du Sport est-il envisageable ?
Moncef El Yazghi :
Oui, le règlement de la CAF prévoit la possibilité de saisir le Tribunal Arbitral du Sport (TAS). Mais avant cela, il est impératif d’épuiser toutes les voies de recours internes à la CAF.
Il faut comprendre que le TAS n’applique pas des lois extraordinaires. Son rôle est de vérifier si les décisions rendues par la Chambre d’appel de la CAF sont conformes à son propre Code disciplinaire.
Par exemple, concernant les sanctions infligées à Hakimi et Saibari, le TAS examinera si les joueurs ont été entendus, comme l’exigent les règlements.
Il vérifiera également si la Commission de discipline et la Commission d’appel ont correctement appliqué les textes.
Êtes-vous optimiste quant à l’appel de la FRMF ?
Moncef El Yazghi :
Personnellement, je rêve que la Commission d’appel retire le trophée au Sénégal.
Mais, de manière réaliste, à 95 %, ce qui risque de se produire, c’est un durcissement des sanctions contre le Sénégal, sans aller jusqu’au retrait du titre — sauf si la FRMF dispose d’éléments nouveaux capables de changer radicalement l’issue du dossier.
Entretien réalisé par Abderrahman Ichi



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